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Beloeil, 17 décembre 2009

 

Monsieur Paul Brunet,  Président                   

Conseil pour la protection des Malades

Montréal

 

 Monsieur,

 

Vos appréhensions face au débat sur l’euthanasie désiré par l’Assemblée nationale me semblent refléter un manque d’information.

 

Médecin retraité depuis une douzaine d’années, j’ai consacré la moitié de ma carrière comme clinicien et professeur agrégé de médecine palliative de l’Université McGill.

 

Je suis d’accord avec vous que le Québec est loin de pouvoir offrir sur tout son territoire, des soins de fin de vie impeccables, mais des progrès significatifs ont été accomplis. Si le nombre de lits consacrés aux Soins palliatifs (S.Pall.) est peu élevé, il faut savoir qu’une majorité d’hôpitaux ont un service de S.Pall. et que de là découle dans tout l’hôpital une notable amélioration des soins à tous les mourants, par des consultations qui mène à une heureuse « contamination ».

 

Cela étant dit, l’hypothèse que vous avancez que de meilleurs soins diminueraient le nombre de demandes d’euthanasie, tout en étant plausible, demeure une hypothèse à moins que vous ne fournissiez une référence crédible qui la démontre. Ce que je peux vous signaler par contre, c’est que d’excellentes études démontrent que de très bons S.Pall.  n’éliminent pas toutes les demandes.  C’est que la mort contemporaine n’a rien de commun avec la mort traditionnelle. Jadis, on mourait généralement plus jeune et vite. Aujourd’hui, on meurt de plus en plus souvent très lentement,  « cadeau » de la médecine moderne, et beaucoup plus péniblement.

 

Ainsi, en 2007, Wilson et al. ont dirigé une étude pan-canadienne réunissant 8 services reconnus de S.Pall. (dont un du Québec) dans Health Psychology, 26(3), 2007.  Sur 379 cancéreux en phase terminale, 63% se disaient en faveur de l’euthanasie ; 40% se réservaient l’option de la demander (fut-elle légalisée), si leur état empirait ; 6% l’auraient déjà demandée.  Aucun n’affichait des douleurs sévères non-soulagées, ces 6% étaient les plus symptomatiques et conséquemment montraient un score plus élevé de dépression, même s’ils vécurent aussi longtemps que les autres. Leur indice de religiosité était plus bas, et aucun ne fut considéré inapte dans sa décision.

Leurs motifs : la perte d’autonomie secondaire à leur détérioration, une vie futile et vidée de son sens, et se sentir un fardeau, des éléments que les soins reçus, dont on ne peut douter de la qualité,  ne sont pas aptes à soulager, ou très peu.  Je parle d’expérience.  L'État et leurs médecins ont donc voué plus de respect pour leur Vie que pour leur Personne, une notion religieuse désormais inversée.  Ainsi, le théologien Eric Fuchs (cité dans l’Encycl. Universalis) déclarait lors d’un congrès à Québec en 1990 : « Non, en médecine la notion du caractère sacré de la vie est inacceptable. Ce n’est pas la vie qui est sacrée, c’est la personne » (L’Actualité médicale  14 sept.1990).       De même, Daniel Callahan. Dir. Fondateur du Hastings Center for Bioethics, écrit dans Setting Limits : « Le caractère sacré de la vie se doit d’être le caractère sacré de sa personne et ne peut se limiter à sa réalité corporelle » (ma traduction)  in Simon & Schuster 1987.

 

Une autre étude très significative fut menée par la sociologue américaine Frances Norwood. Elle consacra 15 mois à accompagner des médecins généralistes hollandais lors de leurs visites à de leurs patients en fin de vie. Le dialogue sur la mort et le mourir est beaucoup plus ouvert entre patients et médecins qu’il ne l’est ici. Ses constations principales : ce dialogue, à n’en pas douter, avait une fonction palliative de réintégration du malade dans son tissu social, qu’il avait symboliquement quitté en demandant l’euthanasie. Les cas d’euthanasie diminuaient en fonction de cette ouverture sur l’euthanasie en tant qu’un choix possible, par une plus grande sérénité  Ces résultats montrent que d’avoir accès à l’euthanasie sert de frein à sa pratique, comme le somnifère dans la table de chevet calme l’insomniaque (dans The Maintenance of Life,  Carolina Academic Press  2009)..

 

Évidemment, l’euthanasie doit être possible (légalisée) pour avoir cet effet. Autrement, il s’agirait de supercherie immorale…Fait à noter, en Orégon, le tiers des malades à qui on a remis les drogues nécessaires à leur suicide assisté ne les utilisent pas, et 90% de ces demandeurs étaient préablement suivis en S.Pall.

 

Il s’agit là de données plutôt objectives et non d’hypothèses.

 

Au niveau subjectif, l’opinion qu’on se fait au sujet de l’euthanasie dépend surtout –selon l’Hon. Jean-Louis Beaudoin « de ses propres convictions morales et religieuses » ; et puisqu’on ne peut imposer ses croyances à quiconque (ni l’État ni la médecine), il tire la conclusion suivante sur l’euthanasie volontaire : «  c’est la liberté retrouvée, et la consécration de la gestion individualisée de la destinée humaine ». Paroles prononcées en juin 2009 lors des Journées suisses de l’Association de juristes Henri-Capitant. L’Hon. Beaudoin n’est pourtant pas reconnu pour son ultra-libéralisme.

 

Qu’il existe des risques, les quatre Juges minoritaires dans la cause Sue Rodriguez en étaient bien conscients, mais ils avaient proposé un processus prudent, exercice que n’avaient même pas tenté les Juges majoritaires. À ce sujet également, l’Hon. Beaudoin dit ceci : « Les études belges et néerlandaises sur le sujet montrent que le système mis en place pour éviter les erreurs fonctionne bien et que, s’ils existent, les cas de bavure sont rares ou inexistants »…

 

« L’argument de la pente glissante ou du dérapage a désormais moins de poids qu’on pourrait le croire ».

 

Je terminerai en vous suggérant de lire « Le suicide assisté : héraut des moralités changeantes ».  Au cours des 2 ou 3 dernières générations, nous avons connu « la pilule » pour le contrôle des naissances ;  la légalisation de l’avortement ;  la multiplication des divorces ; la reconnaissance de l’homosexualité et le mariage de personnes de même sexe. Rien de cela n’allait de soi jadis. Les moralités ont changé. Quoi qu’on pense de ces changements, ils dépendent de nos croyances morales et religieuses. Nous sommes libres de les accepter, mais nous ne pouvons les refuser à ceux et celles qui désirent s’en prévaloir.  Il en ira de même avec l’euthanasie.  Le rôle de l’État n’est-il pas de proclamer des droits et d’en assurer le libre exercice.  Les risques –s’ils existent-  doivent être prévenus par d’autres lois ou règlements, pas par des mesures qui en empêchent le libre exercice.  Autrement, ni vous ni moi ne pourrions conduire notre automobile, les risques mortels étant bien mieux documentés que ceux pouvant dérivés de l’euthanasie volontaire bien balisée.

 

 Avec mes respects et ma reconnaissance de vos énergies dépensées à la défense des droits des malades.

 

Bien vôtre

  

Marcel Boisvert md

Prof. agrégé de médecine, U.McGill

Retraité